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n idéal ranime, en ce début du XXIe siècle, le coeur de nos démocraties : l'éthique. D'où l'un des grands paradoxes de notre temps. D'un côté, l'esprit de responsabilité semble reculer face aux normes de la consommation et du marché, reléguant au magasin des accessoires obsolètes la vieille rhétorique du devoir et de la vertu. De l'autre, la revitalisation des valeurs est brandie comme l'impératif numéro un : Téléthon, principe de précaution, moralisation de la vie politique... Tout se passe comme s'il n'était plus d'utopie possible que morale. Au point qu'un nouveau métier, celui d'« éthicien », sollicité dans les entreprises comme dans les hôpitaux, a récemment fait son apparition.
Entre le cynisme à courte vue et le néomoralisme, ces deux logiques opposées de l'après-devoir, comment réhabiliter l'intelligence en éthique - une approche éventuellement moins soucieuse d'intentions pures que d'effets bénéfiques pour l'homme ? Cette question est au coeur de ce remarquable ouvrage collectif, qui rassemble une cinquantaine de philosophes de diverses nationalités. Une somme qui s'imposait d'autant plus que les enjeux portés aujourd'hui par les questions éthiques dépassent de loin le champ académique, pour concerner désormais chaque citoyen dans sa vie quotidienne. Quelle position adopter sur l'euthanasie, sur le « devoir d'ingérence » ou la manipulation des embryons ?
Avec la formidable expansion des technologies du vivant, on peut en effet se demander si, une fois réunies les conditions techniques, la différence entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ne risque pas de disparaître, tandis que s'efface la frontière entre le possible et l'impossible. Mais tout ce qui peut être fait doit-il l'être ? Que les biotechnologies reposant sur la connaissance des gènes laissent espérer un marché de quelque 500 milliards d'euros dans les décennies à venir, est-ce pour autant légitime ou souhaitable, interroge Axel Kahn ? Au-delà de la question des limites, se pose ainsi, comme jamais, celle de savoir sur quels critères, eu égard au bien, au mal ou au bonheur, « déterminer les conduites correctes dans le contexte d'activités particulières ».
Pour le commun des mortels, il semble de plus en plus difficile d'y voir clair, les domaines concernés s'étant terriblement complexifiés et sectorisés : éthique biomédicale, éthique des affaires et de l'environnement, éthique féminine, éthique des médias, des relations internationales, etc. Comme le souligne Ludivine Thiaw-Po-Une, jeune philosophe de 27 ans à qui revient l'initiative et la direction de cet ouvrage, son objectif premier était de fournir un état des lieux de cette diversification, parfois stigmatisée comme une « valse des éthiques », tout en procurant les outils qui permettent de s'y orienter.
Un propos fort bien servi par la construction même du livre, distribué en trois parties. Au premier étage (« Eléments ») : une indispensable série d'études sur les principaux penseurs aujourd'hui mobilisés, d'Aristote à Kant, Foucault ou John Rawls. Et parce que les options du jour ne s'élaborent décidément pas ex nihilo, le lecteur trouvera, en complément, une présentation problématisée des grandes doctrines ayant jalonné l'histoire de la philosophie morale, autant d'héritages qui ne cessent, eux aussi, de nourrir les controverses actuelles. A quoi renvoient au juste le libéralisme moral ? et l'utilitarisme ? le pragmatisme ? le conventionnalisme critique ? Commencer par là apparaît comme une heureuse façon d'éviter un double écueil : celui du relativisme généralisé, et celui qui consisterait à délaisser le problème de la fondation des principes au profit de leur seule application. Car il s'agit également, et peut-être surtout, de savoir ce que l'on place au centre : le respect de la dignité de l'homme (France) ou plutôt son autonomie (pays anglo-saxons) ? Les pièces qui composent le deuxième étage (« Domaines ») permettent ensuite de pénétrer dans chacune des grandes sphères de l'éthique contemporaine - l'économie, la famille, l'écologie ou le champ médical. Une mise en ordre et en sens particulièrement bienvenue à l'heure où « l'offre d'éthiques » laisse les individus aussi hésitants et désemparés que face aux rayons d'une grande surface. Au sommet de l'édifice, une section intitulée « Débats » fait le tour d'un ensemble de discussions liées à « l'éthique appliquée », de la pornographie au clonage, en passant par la fameuse « crise de l'autorité ».
A ceux qui bâillent à entendre le mot « bioéthique », convaincus d'avance de n'y rien comprendre, et ceux - parfois les mêmes - qui estiment que préciser le Bien reste une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls experts, voilà un ouvrage passionnant et accessible qui pourra enfin leur servir de livre de chevet.
Alexandra Laignel-Lavastine