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Recherche & bioéthique


L'éthique dans tous ses états
Article paru dans l'édition du 15.12.06

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n idéal ranime, en ce début du XXIe siècle, le coeur de nos démocraties : l'éthique. D'où l'un des grands paradoxes de notre temps. D'un côté, l'esprit de responsabilité semble reculer face aux normes de la consommation et du marché, reléguant au magasin des accessoires obsolètes la vieille rhétorique du devoir et de la vertu. De l'autre, la revitalisation des valeurs est brandie comme l'impératif numéro un : Téléthon, principe de précaution, moralisation de la vie politique... Tout se passe comme s'il n'était plus d'utopie possible que morale. Au point qu'un nouveau métier, celui d'« éthicien », sollicité dans les entreprises comme dans les hôpitaux, a récemment fait son apparition.

Entre le cynisme à courte vue et le néomoralisme, ces deux logiques opposées de l'après-devoir, comment réhabiliter l'intelligence en éthique - une approche éventuellement moins soucieuse d'intentions pures que d'effets bénéfiques pour l'homme ? Cette question est au coeur de ce remarquable ouvrage collectif, qui rassemble une cinquantaine de philosophes de diverses nationalités. Une somme qui s'imposait d'autant plus que les enjeux portés aujourd'hui par les questions éthiques dépassent de loin le champ académique, pour concerner désormais chaque citoyen dans sa vie quotidienne. Quelle position adopter sur l'euthanasie, sur le « devoir d'ingérence » ou la manipulation des embryons ?

Avec la formidable expansion des technologies du vivant, on peut en effet se demander si, une fois réunies les conditions techniques, la différence entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ne risque pas de disparaître, tandis que s'efface la frontière entre le possible et l'impossible. Mais tout ce qui peut être fait doit-il l'être ? Que les biotechnologies reposant sur la connaissance des gènes laissent espérer un marché de quelque 500 milliards d'euros dans les décennies à venir, est-ce pour autant légitime ou souhaitable, interroge Axel Kahn ? Au-delà de la question des limites, se pose ainsi, comme jamais, celle de savoir sur quels critères, eu égard au bien, au mal ou au bonheur, « déterminer les conduites correctes dans le contexte d'activités particulières ».

Pour le commun des mortels, il semble de plus en plus difficile d'y voir clair, les domaines concernés s'étant terriblement complexifiés et sectorisés : éthique biomédicale, éthique des affaires et de l'environnement, éthique féminine, éthique des médias, des relations internationales, etc. Comme le souligne Ludivine Thiaw-Po-Une, jeune philosophe de 27 ans à qui revient l'initiative et la direction de cet ouvrage, son objectif premier était de fournir un état des lieux de cette diversification, parfois stigmatisée comme une « valse des éthiques », tout en procurant les outils qui permettent de s'y orienter.

Un propos fort bien servi par la construction même du livre, distribué en trois parties. Au premier étage (« Eléments ») : une indispensable série d'études sur les principaux penseurs aujourd'hui mobilisés, d'Aristote à Kant, Foucault ou John Rawls. Et parce que les options du jour ne s'élaborent décidément pas ex nihilo, le lecteur trouvera, en complément, une présentation problématisée des grandes doctrines ayant jalonné l'histoire de la philosophie morale, autant d'héritages qui ne cessent, eux aussi, de nourrir les controverses actuelles. A quoi renvoient au juste le libéralisme moral ? et l'utilitarisme ? le pragmatisme ? le conventionnalisme critique ? Commencer par là apparaît comme une heureuse façon d'éviter un double écueil : celui du relativisme généralisé, et celui qui consisterait à délaisser le problème de la fondation des principes au profit de leur seule application. Car il s'agit également, et peut-être surtout, de savoir ce que l'on place au centre : le respect de la dignité de l'homme (France) ou plutôt son autonomie (pays anglo-saxons) ? Les pièces qui composent le deuxième étage (« Domaines ») permettent ensuite de pénétrer dans chacune des grandes sphères de l'éthique contemporaine - l'économie, la famille, l'écologie ou le champ médical. Une mise en ordre et en sens particulièrement bienvenue à l'heure où « l'offre d'éthiques » laisse les individus aussi hésitants et désemparés que face aux rayons d'une grande surface. Au sommet de l'édifice, une section intitulée « Débats » fait le tour d'un ensemble de discussions liées à « l'éthique appliquée », de la pornographie au clonage, en passant par la fameuse « crise de l'autorité ».

A ceux qui bâillent à entendre le mot « bioéthique », convaincus d'avance de n'y rien comprendre, et ceux - parfois les mêmes - qui estiment que préciser le Bien reste une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls experts, voilà un ouvrage passionnant et accessible qui pourra enfin leur servir de livre de chevet.

Alexandra Laignel-Lavastine



Un généticien à l'Elysée, au chevet de la recherche biomédicale
Article paru dans l'édition du 24.06.07

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E FUT UNE SURPRISE. La toute récente nomination du professeur Arnold Munnich, médecin et spécialiste de génétique, comme conseiller du président de la République « pour la recherche biomédicale et la santé » a doublement étonné dans le monde de la biologie médicale. D'abord parce que peu de chercheurs connaissaient les liens personnels existant entre Nicolas Sarkozy et le chef du service de génétique de l'hôpital Necker-Enfants malades de Paris. Ensuite, parce que ce dernier s'est toujours publiquement opposé à la thèse, développée il y a quelques semaines par le candidat de l'UMP à l'élection présidentielle, selon laquelle la part de l'inné (les gènes) primerait largement sur celle de l'acquis (l'environnement).

Les liens entre les deux hommes se sont noués il y a six ans, après la publication, dans les colonnes du Monde, d'une tribune libre intitulée « Génome, après le tapage » où Arnold Munnich entendait dénoncer les malentendus, les incompréhensions et les illusions nés des spectaculaires travaux sur le décryptage du génome humain ( Le Monde du 2 mars 2001). « Aussitôt après avoir lu ce texte, M. Sarkozy a pris contact avec moi. Il voulait mieux comprendre notre travail et nos interrogations, se souvient le professeur Munnich. Il est venu dans le service une journée entière, a échangé avec les jeunes malades, les infirmières, les chercheurs. Pour ma part, j'ai découvert avec la plus grande surprise un homme politique passionné par les questions de bioéthique et de recherche biomé dicale. Depuis nous sommes restés en contact. »

Le rapprochement entre l'homme politique et le chercheur fut d'autant plus aisé que ce dernier, sans s'engager dans la vie politique, n'a jamais caché partager plusieurs des valeurs que défend haut et fort le nouveau président de la République, à commencer par l'importance devant être accordée au travail et au mérite. Agé de 57 ans, Arnold Munnich a mené de front une double et brillante carrière de médecin et de chercheur en biochimie et en génétique. Celui qui estime tout devoir à deux de ses maîtres (les professeurs Jean Frézal et Axel Kahn) a largement contribué, depuis plus d'une décennie, aux travaux concernant l'identification des gènes des principales maladies génétiques transmises sur un mode héréditaire.

Il est aussi parvenu à fédérer un groupe de spécialistes de diverses disciplines, assurant de manière exemplaire une approche diagnostique et un suivi des malades. Dans le même temps, et à la différence d'autres généticiens comme Alain Fischer (qui travaille aussi à l'hôpital Necker-Enfants malades), il n'a pas été tenté par l'aventure de la thérapie génique.

« L'heure est grave »

Ceux de ses confrères généticiens qui ne partagent pas ses opinions politiques reconnaissent ses qualités professionnelles tout en voyant en lui un parfait exemple de la forme moderne du mandarin hospitalo-universitaire. « A Necker, il est parvenu à créer un véritable château fort, et ceux qui ne lui font pas allégeance ne doivent s'attendre à aucune pitié », confie l'un d'eux. Il a aussi, corollaire, brillamment réussi « à trouver - grâce notamment à l'action de l'Association française contre les myopathies et au Téléthon - d'importantes sources de financement pour les travaux de son équipe, observe un autre. C'est aussi un élitiste, farouche partisan du financement de la recherche sur projet, surtout quand ce sont ses projets qui sont retenus ».

Depuis toujours inquiet de l'usage social et politique qui pourrait un jour être fait de sa discipline, ce généticien estime que l'on n'a pas compris le sens exact des propos tenus par le candidat Sarkozy quant à la dimension innée des comportements pédophiles, de la tendance au suicide chez les jeunes ou du cancer broncho-pulmonaire. Il assure que ses nouvelles fonctions auprès du président de la République ne modifieront pas son travail médical auprès de ses jeunes patients et de leurs familles, un travail auquel il n'est pas loin d'accorder une dimension quasi-religieuse. « Je serai chaque jour dans mon service jusqu'à 18 h 30, affirme Arnold Munnich. Puis j'aurai ensuite une deuxième vie, jusqu'à 23 heures ou plus. »

Sans doute certaines nuits seront-elles blanches. « L'heure est grave, très grave, confie-t-il. Si rien n'est fait, la recherche biomédicale française sera bientôt sur le banc de touche. Ces dernières années, le bilan des publications scientifiques émanant du monde hospitalo-universitaire français est plus que maigre. Il nous faut redistribuer les cartes, donner l'autonomie aux universités et totalement repenser le rôle des organismes de recherche qui, à l'image des National Institutes of Health aux Etats-Unis, doivent devenir des agences de moyens. »

Jean-Yves Nau
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